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Dominique de Villepin

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Ancien Premier ministre de la République française

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Et si l’Europe, en colonisant le monde, s’était aussi abîmée elle-même ? Et si le travail de décolonisation commençait d’abord à l’intérieur, dans notre regard, dans nos mots, dans nos habitudes de pensée ? Voilà les questions que pose Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme. En transformant les peuples en objets, les terres en butin, l’Europe s’est ensauvagée. Première leçon de ce texte : une civilisation se juge à la manière dont elle traite ceux qu’elle pourrait vouloir écraser. Deuxième leçon : la langue est un champ de bataille. Césaire s’attaque aux mots qui anesthésient, comme ces « missions civilisatrices » qui, en réalité, sont une entreprise méthodique de déshumanisation. Il nous impose une discipline de fer : nommer avec justesse. Car mal nommer l’inacceptable, c’est lui permettre de s’accomplir sous le couvert de la respectabilité. Troisième leçon : l’universel n’est pas un masque à géométrie variable. Il n’existe pas de droits de l’homme qui s’arrêtent aux frontières ou à la couleur de peau. Accepter que certains soient « moins humains » que d’autres, c’est permettre la destruction de l’édifice entier de notre dignité. La quatrième leçon, enfin, c’est que l’indifférence est une complicité. Le colonialisme prospère dans l’habitude et le confort des consciences qui s’accommodent de la souffrance lointaine. Dès que la vie de l’autre devient une statistique ou un « dossier », nous préparons le lit des barbaries futures. Lire Césaire aujourd’hui est un acte de vigilance absolue : c’est refuser la chosification sous toutes ses formes, qu’elles soient économiques ou sécuritaires, et tenir l’humanité entière pour seule mesure afin de ne plus jamais laisser la force devenir la loi.

Dominique de Villepin

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Je voudrais vous parler d’un « non » qui a les couleurs de la mer, qui porte le souffle du vent dans les voiles et qui ne cesse aujourd’hui de nous parler de liberté. Ce « non », c’est celui de Florence Arthaud. C’est le « non » à la fatalité lorsqu'à dix-sept ans, le corps brisé par un grave accident, elle choisit la haute mer plutôt que la prudence. C’est le « non » aux places assignées quand, à vingt et un ans, elle s'élance seule au milieu des géants sur la première Route du Rhum. C’est le « non » à des siècles d'évidence lorsque, en 1990, elle bat le record de l'Atlantique et s'impose en vainqueure absolue à Pointe-à-Pitre. De cette vie de sel et de vent, il faut retenir trois leçons. La première leçon, c'est que le destin ne prononce jamais de sentence définitive. Nos vies ne sont pas écrites d'avance : les verdicts les plus sombres s’effacent devant la volonté et le désir de vivre. On ne naît pas libre, on le devient. La deuxième leçon, c'est que l'égalité se prouve par les actes. Face à un océan qui ignore les préjugés et le genre, elle n'a réclamé qu'une ligne de départ égale pour prouver, devant les meilleurs marins de sa génération, que la mer ne demande que du courage, de l'endurance et du talent. La troisième leçon, c'est que la liberté est une fidélité. Fidélité à la solidarité des gens de mer, fidélité au courage face aux périls, et fidélité aux autres femmes pour lesquelles elle a ouvert la voie jusqu'à son dernier souffle. En léguant ce sillage aux nouvelles générations, Florence Arthaud nous rappelle qu’aucune traversée n’appartient seulement à celle qui l’accomplit, et invite chacune à oser, enfin, larguer les amarres.

Dominique de Villepin

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Nous avons tous, quelque part, un poulailler à traverser. Voilà la leçon d’une petite fable, une fabulette, que François Mitterrand aimait raconter, une histoire de presque rien, quelques personnages, une scène de campagne. Et comme souvent dans les vraies fables, ce presque rien contient une grande leçon sur la vie. Il y est question d’un fou, d’une ferme et d’un poulailler. Et dans cette histoire, les poules sont l’opinion, la rumeur, les étiquettes qui collent à la peau. Elles sont cette part du monde qui ne vous connaît qu’à travers votre ancienne faute, votre ancienne peur. l’image qu’elle s’est faite de vous et qu’elle refuse d’abandonner. Notre époque est pleine de poulaillers. Elle archive tout, répète tout, exhume tout. Elle parle de pardon mais ne sait plus toujours tendre la main. Qui n’a pas son grain de blé ? Qui n’a jamais échoué, été malade, pauvre, rejeté ou humilié ? Pour soi-même, la fable dit : ne restez pas prisonnier de l’ancienne peur. Même si les poules s’agitent, avancez. Même si le monde tarde à comprendre que vous avez changé, avancez. Pour les autres, elle dit : ne soyez pas les poules. Ne réduisez pas un être à ce qu’il a été. Laissez au temps, à la vérité et à la réparation, la possibilité de faire leur œuvre. Pour la politique enfin, elle rappelle qu’une République doit juger, sanctionner lorsque c’est nécessaire, mais aussi permettre le relèvement. Il faut apprendre à se guérir. Et surtout, il faut apprendre à ne pas picorer éternellement les blessures des autres. Car un monde où les hommes, même guéris, devraient encore trembler devant les poulaillers, serait inhabitable.

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